Jn 6, 51-58, Fête Dieu’
Homélie du frère Jean-Christophe de Nadaï
Couvent Saint Jacques
Messe du dimanche 7 juin 2026
Jn 6, 51-58 ; dimanche 27 juin 2011 (Fête-Dieu, A) ; monastère de Beaufort
Au dernier repas que le Seigneur Jésus-Christ partageait avec ses disciples, il les assura qu’il ne les laisserait pas orphelins, et qu’il était même avantageux pour eux qu’il s’en allât, puisqu’il leur enverrait l’Esprit-Saint, le Défenseur, qui leur ferait ressouvenir de tout ce qu’il leur avait dit. Il remplit cette promesse au jour de Pentecôte, dont nous célébrions la solennité il y a deux semaines. Par l’effusion qui se fit alors de l’Esprit qui a ressuscité Jésus d’entre les morts, l’histoire de Jésus, ses promesses et ses commandements sont demeurés vivants depuis près de 2000 ans dans la mémoire de ses disciples, et l’on peut dire que par ces paroles qui nous accompagnent et nous gardent sur les chemins de cette vie, Jésus-Christ lui-même se rend présent à nos vies et les garde jusqu’à son avènement : tant il est vrai que le souvenir apporte avec lui, d’une certaine manière, l’objet même du souvenir.
Toutefois, ce n’était pas assez pour Jésus-Christ qu’il se rendît ainsi présent à l’âme de ses fidèles. Il n’a pas voulu seulement nous donner par l’Esprit-Saint cette force que l’on sait que procure la mémoire vivante d’un être qu’on vénère. Mais parmi toutes les paroles dont il a confié le souvenir aux Apôtres et à son Eglise par le ministère du Saint-Esprit, il en est certaines dont la vertu le rendent lui-même corporellement présent. Il n’est pas d’autre manière en effet de l’entendre quand il a dit sur le pain et le vin disposés sur la table de son dernier repas : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ».
N’écoutez pas, chrétiens, tous ceux qui tentent d’altérer la simplicité de ces paroles de notre Seigneur, et qui réputent les espèces consacrées sur l’autel n’être qu’un simple signe, ou qu’une simple mémoire du Corps et du Sang de Jésus-Christ. Ils ont toutefois raison par quelque côté : ce sont bien des signes ou des symboles, puisqu’on n’y voit pas ce corps et ce sang qu’ils nous figurent. Et on a raison de dire qu’en tant que signes, ils seraient comme une catéchèse sensible, qui nous parlerait d’un Dieu non pas lointain, mais qui se fait au contraire si proche des humains qu’il est une vraie nourriture pour ceux d’entre eux du moins qui écoutent les préceptes et les promesses de son Fils Jésus-Christ. Le sacrement de l’autel sollicite en effet notre regard pour à notre cœur dans un acte de foi, et non seulement de foi, mais de charité, en réponse à la charité de Jésus-Christ qui y est célébrée, pour quoi la tradition le nomme le sacrement de la charité. L’oraison d’ouverture de la messe le désigne en effet comme « l’admirable sacrement où Jésus-Christ nous a laissé le mémorial de sa passion ». La récitation de la prière eucharistique nous doit transporter en esprit au Jardin des Oliviers, pour suivre de là Jésus jusqu’au mont du calvaire. C’est au Jardin des Oliviers qu’en dépit de l’horreur de la mort, qu’il éprouva pour la première fois jusqu’à l’angoisse, Jésus ratifia l’ordre du Père, de mourir pour l’amour des humains que le Père lui a donnés, et qui sans le sacrifice du Fils Unique n’auraient pas connu de quel amour ce Père les aime. Acte de charité si pur et si parfait, qu’il couvre tous les actes et mouvements de haine de Dieu, de soi et du semblable dont les humains sont susceptibles depuis que le péché est entré dans le monde.
Mais la Passion dont ce sacrement est le mémorial, s’est achevée dans la gloire. En ressuscitant son Fils Jésus Christ ; en en faisant, par un privilège sans exemple, le premier né d’entre les morts, Dieu a fait connaître combien son sacrifice lui était en effet agréable. Depuis ce jour, Jésus-Christ demeure à jamais vivant dans le ciel de Dieu, et avec lui, la volonté de son Cœur sacré de s’offrir à Dieu pour les hommes que Dieu aime. Dès lors, pourquoi cette même volonté, qui s’est déclarée aux jours de la Passion jusqu’à l’effusion du sang de Jésus-Christ, ne pourrait-elle se manifester aujourd’hui de manière non sanglante, précisément dans le sacrement de l’autel ? Il faut le croire, mes frères : sans doute ne concevons-nous pas tous également de quel amour chacun fut aimé à la croix. Mais du moins ce même amour, cet unique amour se manifeste-t-il à nous tout entier : ce cœur, qui a tant aimé le monde, a voulu lui-même se rendre présent ici bas pour en quelque sorte imprimer à nos cœurs les mouvements dont il fut rempli tout au long de sa vie sur la terre, et dont il est animé pour l’éternité.
Ce sacrement est le « mémorial de la Passion ». Celui qui se trouve ici présent s’y trouve en état d’offrande à Dieu, et c’est pourquoi ce sacrement est double : sacrement du Corps et du Sang du Christ, mémorial du moment où le sang coula du corps et du cœur même, pour signaler cet amour. Ainsi ce corps est-il offert en sacrifice, tellement que la tradition de l’Eglise parle ici du « saint sacrifice de la messe ». Mais il l’est pour être reçu en communion, ce mystère dont nous entretient l’Apôtre saint Paul dans la 2 e lecture : Le pain que nous rompons n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.
On parlait naguère ordinairement de Fête-Dieu pour la solennité que l’Eglise célèbre aujourd’hui. L’Eglise promut cet usage, pour bien donner à entendre à ses enfants quelle grand don leur est fait ici, puisque c’est la vie divine elle même qui s’y communique à chacun dès cette terre par une grâce qui prélude à la gloire, quand les élus seront définitivement établis en Dieu. Toutefois, cette fête est proprement celle du Corps et du Sang de Jésus-Christ. De par l’incarnation du Fils unique de Dieu, cette vie divine, vie éternelle, vie spirituelle est aussi et à jamais une vie corporelle. C’est la vie d’un corps qui se communique au corps de chacun, en sorte qu’en devenant Dieu, chacun de nous pourtant demeure homme, et véritablement soi-même. Elle s’y communique en outre dans le sein d’un corps : celui d’une Eglise, dont l’assemblée que nous formons figure le mystère, uni à l’unique Corps de Jésus- Christ qui l’a prise pour épouse.
Ainsi donc, bien loin que nous entrions comme en concurrence pour les biens spirituels, le salut de chacun est d’abord celui de tous : le salut de mon frère importe au mien. Quand, par sa participation au sacrement de l’autel, il communie à la Tête du corps, il reçoit des grâces particulières, il communie pour l’ensemble du corps. Les dons de chacun deviennent ainsi le bien commun à toute l’Eglise. « Sur la croix, seule la divinité était cachée, mais ici l’humanité aussi se cache », chante l’Eglise avec Thomas d’Aquin quand elle adore cet auguste sacrement. Oui, la foi doit ici distinguer l’humanité du Christ non moins que sa divinité, en sorte que sa vénération et son amour s’étende de là à l’humanité de l’Eglise, à la nôtre, à celle de nos frères chrétiens.