Évangile selon St Luc, 24, 13-35
Homélie du fr. Gabriel Nissim

Couvent Saint Jacques
Messe du 3e Dimanche de Pâques, 19 avril 2026

Deux disciples, Cléophas et son compagnon – qui n’est pas nommé, parce que ce compagnon, frères et sœurs, c’est vous, c’est moi. Car ce récit des « pèlerins d’Emmaüs », si Luc l’a écrit, c’est pour ces communautés chrétiennes qui célébraient chaque semaine le « Repas du Seigneur », comme jusqu’aujourd’hui.

Ce Repas du Seigneur où, comme pour ces pèlerins d’Emmaüs, le Christ, le Christ ressuscité, vivant, nous parle, nous ouvre à nous une nouvelle Espérance.

Où il vient demeurer avec nous, habiter chez nous.

Où il rompt le pain, nous le partage – à notre table, qui devient sa table.

Non plus seulement à Emmaüs, mais ici, ce matin, pour nous, frères et sœurs.


Alors, à nous, d’abord, d’écouter le Christ nous ouvrir cette Espérance radicalement nouvelle. Vous avez entendu Cléophas qui disait : « Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël ! » Israël, alors sous la cruelle domination des Romains – comme depuis si longtemps sous la domination des grands Empires du Moyen-Orient. Les psaumes le prient si souvent : « Seigneur notre Dieu, quand vas-tu libérer ton peuple ? » Et, ce Jésus, combien souvent les foules avaient voulu le faire Roi pour retrouver leur indépendance – comme encore juste quelques jours avant, le jour des Rameaux… Alors, pour ses disciples, cette mort du Christ, c’est le désespoir absolu !

Mais voilà que le Christ leur ouvre un tout nouvel horizon : non, il ne va pas prendre le pouvoir et chasser les Romains ; non, il ne va pas supprimer nos angoisses, le poids de notre quotidien parfois si lourd. Mais c’est au cœur même de ces angoisses, de ces souffrances qu’il vient ouvrir pour nous un chemin ; c’est au milieu de ses souffrances, de sa mort, que lui, il ouvre un chemin vers la Gloire. Vers la Gloire de Dieu. Pour que, pour nous aussi, dans notre vie, ici et maintenant, s’ouvre ce chemin vers la Gloire. Pour que, jusqu’au milieu même des angoisses et de tout ce que nous souffrons, nous trouvions dès maintenant le chemin de la Vie et l’Espérance de cet avenir de Gloire : nous, avec Lui, à sa suite, plus forts que le mal. Nous, trouvant en nous, avec Lui, la force d’aimer. Car la force d’aimer, voilà la Gloire de Dieu !

Pour que dès aujourd’hui, jusqu’au milieu de tout ce que nous avons à porter, monte sur nous l’aube pascale : la Résurrection n’est pas seulement pour après notre mort. C’est maintenant, ici, que brille la lumière du cierge de Pâques. Cette lumière que nous avons allumée, fêtée, en plein milieu de la nuit, celle des ténèbres et de la mort. Cette lumière que même la mort ne peut arrêter.

Et voilà ce que, nous, nous devrions sans cesse cultiver, développer en nous : cette force d’amour pour nous libérer du mal qui est en nous, pour libérer les autres des ténèbres du mal.

Voilà l’Espérance que le Christ ressuscité ouvre à ses disciples, qu’il nous ouvre à nous : un horizon de joie où cette Lumière du Christ dissipera toutes nos ténèbres.

Alors, pour y atteindre, comme ces deux disciples, à nous de demander au Christ d’entrer chez nous, de demeurer avec nous.
Le crépuscule approche, le jour a baissé, les ténèbres de la nuit vont être là. Les disciples insistent, ils contraignent presque cet homme : « viens demeurer chez nous ».

Et le Christ fait bien plus : il vient demeurer en eux. « Demeurez en moi comme je demeure en vous », avait dit Jésus à ses disciples. « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là vivra. Et il portera du fruit en abondance. Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour ! » (Jean, 15, 4…9). C’est ce qu’ont vécu, ce que vivent
tant de femmes et d’hommes qui sentent, qui vivent si fort cette liaison, cette union intérieure avec le Christ. Et alors là, pour eux, les occupations multiples du quotidien et même les souffrances ne les enferment plus : cette présence du Christ en eux les habite, c’est une lumière plus forte que tout.

Cette présence réelle du Christ en eux, en nous : voilà, frères et sœurs, ce que nous sommes nous-mêmes en train de vivre, de célébrer. Comme ce jour-là, à Emmaüs, aujourd’hui le Christ, ici, se met à table, lui avec nous, nous avec lui. Il va prendre le pain, dire la bénédiction, le rompre, le partager et nous le donner en disant : « prenez, mangez, c’est moi ! »

Pour changer notre vie dès maintenant, pour que cette Espérance du Royaume de Dieu à venir – si différent des royaumes et des sociétés terrestres – prenne chair en nous. Alors, habités par sa présence, nous allons, nous, nous offrir la paix les uns aux autres. Nous allons partager – partager – le pain qu’il nous donne : lui-même, notre nourriture pour aimer, pour « vivre » au sens de Dieu, le Vivant. Et pour que ce partage du pain nous devienne notre façon de vivre ensemble, nourrisse en nous ces gestes tout simples les uns pour les autres : ce midi, ce soir, cette semaine, nous rencontrer, nous écouter, être là pour les autres.

Et comme je vous y inviterai tout à l’heure de sa part, en vous disant : « Allez, dans la Paix du Christ ! », cette Paix, cette Espérance nouvelle, à nous d’aller la porter à celles et ceux qui en ont tant besoin aujourd’hui.