11e dimanche du Temps Ordinaire
Homélie du frère Marc-Antoine Bêchétoille

Couvent Saint Jacques
Messe du dimanche 14 juin 2026

Ex 19, 2-6a
Rm 5, 6-11
Mt 9, 36 – 10, 8

Frères et sœurs,
Connaissez-vous l’école de Salamanque ? Si vous avez été attentifs, le pape en a parlé lundi dernier, lors de son discours devant le Parlement espagnol ! Il s’agit d’un groupe de juristes et de théologiens espagnols du XVIe siècle. Ils étaient menés par notre frère dominicain Francisco de Vitoria (on est très fiers) qui contribua à faire reconnaître une idée révolutionnaire pour son époque : tout être humain possède une même dignité, quelle que soit son origine, sa culture ou sa religion. Et en ces temps de colonisation de l’Amérique, c’était une question brûlante !


Cette dignité est aussi fermement rappelée par le pape, dans son encyclique Magnifica Humanitas. Précédant toute performance, toute utilité sociale ou toute reconnaissance publique, elle est le fondement de la doctrine sociale de l’Église. Mais Vitoria et le pape ne sont pas que des juristes. Ils se fondent aussi sur la Parole de Dieu, sur Thomas d’Aquin (c’est transitif !…) et on peut se demander d’où vient cette dignité, qu’est-ce qui fonde ce respect infini dû à tout homme ?


Les textes de la liturgie nous disent aujourd’hui quelque chose du fondement théologique de cette dignité : nous appartenons à Dieu. Nous avons entendu dans la 1re lecture cette promesse de Dieu : « Vous serez pour moi un royaume de prêtre, une nation sainte. » Dieu ne fait pas la promesse d’un don, il n’annonce pas un héritage, mais il renverse la perspective. Il se réserve Israël comme le peuple qui lui appartient, et qui est sanctifié par cette appartenance. La sainteté dont Dieu parle, c’est sa propre sainteté, qui est en quelque sorte communiquée au peuple, justement parce qu’il lui appartient. Appartenir à Dieu pour Israël, c’est sortir de l’anonymat des nations. Alors que dans le Proche-Orient Ancien, chaque peuple avait ses dieux, l’Exode propose une idée originale : ce n’est pas seulement le peuple qui a un dieu, c’est Dieu qui revendique un peuple. Mais Israël n’est pas choisi parce qu’il est puissant ou meilleur que les autres peuples. Au contraire, son identité vient du regard que Dieu pose sur lui. Appartenir à Dieu signifie donc être connu de Dieu, être choisi par lui, recevoir de lui sa vocation.


Cette appartenance pourrait nous sembler inconfortable, ou chosifiante. Nous ne sommes pas un bibelot que Dieu va poser sur sa cheminée ! Mais au contraire dans l’Exode, l’idée d’appartenance à Dieu va avec celle d’une vraie liberté. Avant le Sinaï, Israël appartenait à Pharaon, mais la sortie d’Égypte constitue un changement de maître, un passage de la servitude mortifère au service d’une communion vivifiante. Il ne s’agit pas de revendiquer une totale autonomie, qui serait une illusion. L’homme appartient toujours à quelqu’un ou à quelque chose : aux idoles, au pouvoir, à l’argent, à la violence… La question est donc : quelle appartenance rend véritablement libre ? Si nous appartenons à Dieu, personne ne peut réduire notre valeur à notre utilité, à nos performances ou à nos échecs et notre dignité humaine naît donc de cette appartenance. Même si nous pouvons douter de notre valeur, même si nous nous sentons mis de côté ou inutiles, nous ne perdons pas notre valeur, car elle ne vient pas de ce que nous faisons mais du regard que Dieu continue de poser sur nous.
La citation de l’Exode parle aussi de sainteté : « vous serez pour moi une nation sainte ». Et on pourrait avoir tendance à la comprendre comme une perfection à atteindre par nous même, un objectif donné par Dieu. Pourtant là encore, c’est plutôt l’inverse que nous suggère la bible. Si quelque chose est « saint », « consacré », alors on ne peut pas le traiter ou l’utiliser comme une chose ordinaire. La sainteté, décrétée ou offerte par Dieu, crée une sorte d’inviolabilité, de l’ordre d’une dignité absolue. La sainteté peut certes demeurer un chemin, attendre un accomplissement, mais qui tient alors davantage au consentement de vivre librement notre appartenance à Dieu. 


On peut voir dans l’Évangile un déploiement très concret de cette appartenance à Dieu qui fonde notre dignité, lorsque le regard de Jésus se pose sur ceux qui viennent à lui : « Voyant les foules, il fut saisi de compassion. » C’est la miséricorde de Dieu qui s’exprime, comme depuis le buisson ardent, un Dieu qui est pris aux entrailles par la misère de son peuple, qui ne trouve pas de berger pour le guider. Cet amour de Dieu, désireux de nous libérer, n’est d’ailleurs pas uniquement dirigé vers la foule, mais il s’adresse ensuite de façon très personnelle à ceux que Jésus choisit comme apôtres, son regard se pose sur chacun de leurs visages, il les appelle par leurs noms. Et la mission qu’il leur confie, c’est d’être le relais sa miséricorde, de son regard de compassion qui vient révéler la valeur de chacun. « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. »


Enfin la deuxième lecture nous révèle comment est scellé l’engagement définitif de Jésus dans cette dynamique divine. « La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs. » Non seulement nous appartenons à Dieu, mais nous sommes sont héritages, nous sommes précieux à ses yeux, au point que cela vaille la peine de d’envoyer son Fils, de lui demander d’aller jusque là, jusqu’à la mort. Saint Paul sait bien que c’est très loin de notre égoïsme ou de notre instinct de survie, et il le reconnaît dans un euphémisme presque humoristique : « Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile. » C’est pourtant en faisant de sa mort un don, que Jésus universalise l’offre du salut à toute l’humanité, ce qui été vrai pour Israël le devient pour toute l’humanité. Nous pouvons entendre cette phrase pour nous même : « Vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. » Avant toute réussite et même avant toute réponse de notre part, Dieu nous a choisis. Il nous connaît par notre nom. Il nous regarde avec cette même compassion qui a saisi le cœur du Christ devant les foules. Et il nous aime au point d’avoir livré son Fils pour nous alors que nous étions encore pécheurs. Voilà le fondement de notre dignité. Voilà la source de notre sainteté. Amen