Is 55, 6-9 ; Mt 20, 1-16
« Allez à ma vigne, vous aussi » : Le premier salaire, c’est d’être appelé
Homélie du frère Joseph Loubens Fortin

Couvent de l’Annonciation
Messe du 25 ème Dimanche du Temps Ordinaire, 20 septembre 2026

Cinq heures du soir. La place du village est presque vide. Les autres sont partis travailler depuis longtemps. Il reste quelques hommes debout, immobiles, les mains vides. Ils ne sont pas paresseux. Ils disent seulement, avec une voix désabusée : « Personne ne nous a embauchés. » Frères et sœurs, cette parole est le cœur même de notre évangile, avant même de parler de salaire.

Car nous connaissons cette place. Le jeune professionnel qui envoie son quarantième dossier sans réponse s’y tient debout. La femme qui espère un enfant et compte les jours s’y tient debout. Le couple qui s’aime encore mais ne se parle plus, celui qu’on a écarté, celle qu’on a remerciée trop tôt, celui qu’on a forcé de partir : tous se tiennent là, avec la même blessure au fond du cœur. Ils disent tous, l’un après l’autre, personne ne m’a choisi.


Or le maître de la vigne sort cinq fois. Il ne supporte pas de voir un homme sans ouvrage,ni un cœur sans espérance. Le premier salaire n’est pas la pièce d’argent : c’est d’être appelé. Être appelé, c’est apprendre que ma vie a une place dans le cœur de Dieu, même à la onzième heure. Pouvoir travailler pour Dieu dépasse déjà toute rétribution, car le fait d’être rejoint est une grâce, non un droit.

Notez ceci : aux premiers, le maître promet un chiffre ; aux derniers, il ne promet qu’une parole, « ce qui sera juste ». Il y a deux façons de vivre avec Dieu : le contrat, ou la confiance. Le contrat rassure, il calcule, il mesure. La confiance, elle, se remet entre les mains d’un Autre. Le contrat protège l’Homme ; la confiance seule le sauve.

Le soir venu, tous reçoivent un denier, exactement le pain d’une famille pour la nuit. Le maître ne fait pas une générosité décorative : il donne à chacun de quoi vivre ce soir-là. Ce denier est la vie éternelle elle-même, ce don que Dieu réserve à tous ses enfants. Or la vie éternelle ne se distribue pas en fractions, car on ne reçoit jamais la moitié d’un Dieu qui est tout entier Amour.

C’est alors que le drame éclate. Les premiers ne disent pas : « nous avons trop peu.» Ils disent : « tu les as faits égaux à nous. » Ce n’est pas le manque qui les blesse, c’est l’égalité. Ils avaient travaillé pour avoir plus, et ils découvrent, avec stupeur, qu’ils ont surtout travaillé pour être aimés autant que les autres.

Alors le maître fait un geste bouleversant. Eux, ils protestent en bande ; lui répond à un seul, et l’appelle « mon ami ». Il le sort du troupeau des mécontents et lui rend son visage propre. « Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi », lui dit-il doucement. Personne n’est lésé ; ce qui est mis en cause, c’est la mesure que l’Homme voudrait imposer à Dieu lui-même.

Puis vient la question qui nous concerne tous, aujourd’hui encore, dans nos communautés, nos paroisses et nos familles : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Le maître ne discute pas la comptabilité ; il déplace le problème du portefeuille vers l’œil. Le mal n’est pas dans ce que l’autre a reçu, il est dans la façon dont je le regarde. Et cet œil qui mesure autrui est souvent celui qui, en secret, me méprise moi-même.

C’est ici qu’Isaïe vient à notre secours, comme une main tendue : « Mes pensées ne sont pas vos pensées. » Le mot hébreu מַחְשְׁבוֹת ne désigne pas de simples idées : il évoque des projets, des desseins élaborés. Là où nous calculons souvent selon la faute, le mérite et la mesure, Dieu déploie un dessein de miséricorde qui dépasse nos calculs. Dieu ne calcule pas comme nous ; il pardonne, dit le prophète, à profusion, sans compter les jours ni les heures. Voilà pourquoi il faut « chercher le Seigneur tant qu’il se laisse trouver » : non pour le forcer à donner, mais parce qu’il consent déjà, depuis toujours, à être rejoint par nous.


Frères et sœurs, si votre journée vous paraît vide, écoutez bien ceci : votre valeur ne se mesure pas à votre production. Ni à votre carrière, ni à votre fécondité, ni à vos réussites visibles. Dieu ne vous donne pas un tiers de lui-même parce que vous êtes arrivés tard sur la place. Il se donne tout entier, à chacun, à toute heure, sans jamais se reprendre.

Et si vous avez porté, vous, le poids du jour et la chaleur — le travail exigeant, l’attente d’une guérison, la venue d’un enfant, la fidélité difficile dans un mariage — ne perdez pas votre récompense en regardant la main de votre voisin. La conversion consiste précisément à cesser de calculer devant celui qui, lui, ne calcule jamais rien de ce qu’il nous donne.

À ceux qui se tiennent encore sur la place, sans avoir été choisis par personne, le Seigneur dit ce matin : « Allez, vous aussi, à ma vigne. » Il n’est jamais trop tard pour y entrer, car chez lui les derniers sont premiers, et aucun soir ne ferme définitivement la porte de son Amour.

Alors, frères et sœurs, prenez votre denier. Regardez le Maître en face, et laissez-le guérir votre regard blessé par la comparaison. Car au fond de cette parabole ne se cache ni une leçon de justice ni une règle de calcul, mais un aveu tout simple : Dieu nous aime infiniment, sans mesure, sans condition, et sans fin. Amen