Mt 15, 21-28
Homélie du frère Jean-Christophe de Nadaï

Couvent Saint Jacques
Dimanche 16 août 2026

Partant de Génésareth, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Jésus vit le mystère déclaré par saint Jean : Il est venu parmi les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. À Génésareth, le gros des gens, il est vrai, s’empressait auprès de celui qui guérissait tous les malades au seul contact de la frange de son vêtement. Mais il était contredit par les chefs religieux d’Israël, sur ce que ses disciples et lui négligeaient d’observer les traditions des anciens. Et Jésus de répliquer que ces traditions servaient d’hypocrites prétextes à se dérober aux vrais commandements de Dieu quand on les trouvait incommodes. De là, le Christ étend à tout Israël le péché des pharisiens, comme vérifiant cette parole qu’il cite d’Isaïe : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Le culte qu’ils me rendent est vain, car les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains.

Dès lors, on pouvait croire caduque le commandement que Jésus avait marqué à ses disciples, d’aller d’abord vers les brebis perdues de la maison d’Israël, quand lui-même se retire dans la région de Tyr et de Sidon. « Cananéens » était une appellation propre aux juifs pour désigner, non sans mépris, les Phéniciens vivant en ces lieux. Car c’était là réduire ces populations à leur paganisme, les opposant aux Israélites, porteurs de la foi véritable.

Aussi n’est-on pas peu surpris de ce que le Seigneur Jésus paraisse affecter ce mépris des Juifs pour les Cananéens, désignés par lui comme des petits chiens.

Or, à en juger à vues humaines, les Phéniciens, héritiers d’une civilisations brillante, n’avaient pas lieu de se reconnaître dans ces petits chiens dont les juifs, même enfants perdus, auraient été les maîtres. Il est vrai que les cités-États de Tyr et de Sidon, tombées dans l’orbite de Rome, n’avaient plus que l’ombre de leur souveraineté. Mais cette ombre, quelle qu’elle fût, était encore moins vaine que celle d’Israël morcelé en départements, soit régis directement par un gouverneur romain, soit par un roi dont Rome s’était assuré, d’une dynastie illégitime aux yeux des juifs, puisque non issue de la race de David. Et si Tyr et Sidon n’étaient plus que des nains politiques, elles n’étaient pas déchues, tant s’en faut, de leur antique opulence, s’agissant de ports où le commerce continuait de fleurir, tandis que la Terre Sainte en demeurait à l’écart.

Mais la Cananéenne, précisément, n’en jugeait pas selon les dehors et les vues humaines. Elle révérait le Seigneur jusque dans le choix qu’il avait fait d’Israël pour en faire son peuple particulier, dans une alliance unique, à la face de toutes les nations païennes.
Femme, grande est ta foi ! lui dit alors Jésus. Sa foi est grande, parce qu’elle est droite, qui révère de la sorte le mystère d’Israël. Législateur éternel, le Christ sans doute avait sujet de révoquer la première alliance, d’après l’infidélité qu’Israël venait de lui marquer dans ses chefs. Mais sa parole est stable et ne se dément pas. Paul, l’Apôtre des païens, l’affirme dans la Lettre aux Romains : Aux Israélites appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses et aussi les patriarches, eux de qui le Christ est issu selon la chair, lequel est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement.

Il importait à sa providence de conclure une alliance avec un peuple, pour faire éclater visiblement, aux yeux de l’humanité, la puissance de sa Parole et de sa grâce dans la disgrâce d’Israël exilé. C’est en exil en effet, les exégètes s’accordent sur ce point, quand tout conspire à la ruine de ses institutions, que la mémoire d’Israël renaît au contraire, et compose ses diverses traditions à la lumière de la foi en l’unique Seigneur, dans une Écriture Sainte qui demeure la seule histoire du monde écrite par des vaincus. Israël, par cette œuvre inspirée du Seigneur, domina l’adversité du sort. Ce fut un fait public, historique et vérifiable, que cette résurrection d’un peuple, précédant de quelque cinq siècles la résurrection de Jésus, fils de ce même peuple. Mais la manifestation du premier né d’entre les morts ne fut pas un fait public. Son attestation en revint à quelques témoins que Dieu avait choisis d’avance.

C’est que la Nouvelle Alliance ne regarde pas d’abord un peuple, mais une personne. Elle ne se produit pas d’abord en des institutions publiques et visibles, comme était le temple de Jérusalem. Elle se conclut dans un temple non fait de main d’homme : la chair de Jésus-Christ, en qui le Fils éternel s’unit à l’humanité en unité de personne, dans l’intime du sein de Marie, dont Dieu avait suscité l’assentiment par son ange.

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole. Mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Le Seigneur, qui naguère demeurait dans les institutions d’un peuple, entend faire sa demeure dans le cœur des humains, par un mystère rejailli de l’Incarnation du Fils unique. Désormais, les institutions de l’Israël nouveau n’ont pas leur fin en soi, mais elles s’ordonnent à ce mystère personnel, qui se nourrit des sacrements de l’Église. C’est pourquoi on ne saurait admettre de raison d’Église, comme certains admettent une raison d’État, qui justifierait qu’on bafoue les personnes au nom d’un intérêt supérieur, selon le mot de Caïphe : Il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que l’ensemble de la nation ne périsse pas.

La rencontre de Jésus et de la Samaritaine manifeste ainsi la vérité de ce mystère. Après qu’a été agitée la question d’Israël et des nations, vient le moment où le Christ dit tu à cette femme : Que tout se passe pour toi comme tu veux. Le Seigneur avait dit au serpent des origines : Je mettrai une hostilité entre la femme et toi. Elle t’écrasera la tête. C’est ce que la Cananéenne obtient, en faveur de sa fille, de celui qui est devenu l’intime époux de son âme.

er Israël ! » Israël, alors sous la cruelle domination des Romains – comme depuis si longtemps sous la domination des grands Empires du Moyen-Orient. Les psaumes le prient si souvent : « Seigneur notre Dieu, quand vas-tu libérer ton peuple ? » Et, ce Jésus, combien souvent les foules avaient voulu le faire Roi pour retrouver leur indépendance – comme encore juste quelques jours avant, le jour des Rameaux… Alors, pour ses disciples, cette mort du Christ, c’est le désespoir absolu !

Mais voilà que le Christ leur ouvre un tout nouvel horizon : non, il ne va pas prendre le pouvoir et chasser les Romains ; non, il ne va pas supprimer nos angoisses, le poids de notre quotidien parfois si lourd. Mais c’est au cœur même de ces angoisses, de ces souffrances qu’il vient ouvrir pour nous un chemin ; c’est au milieu de ses souffrances, de sa mort, que lui, il ouvre un chemin vers la Gloire. Vers la Gloire de Dieu. Pour que, pour nous aussi, dans notre vie, ici et maintenant, s’ouvre ce chemin vers la Gloire. Pour que, jusqu’au milieu même des angoisses et de tout ce que nous souffrons, nous trouvions dès maintenant le chemin de la Vie et l’Espérance de cet avenir de Gloire : nous, avec Lui, à sa suite, plus forts que le mal. Nous, trouvant en nous, avec Lui, la force d’aimer. Car la force d’aimer, voilà la Gloire de Dieu !

Pour que dès aujourd’hui, jusqu’au milieu de tout ce que nous avons à porter, monte sur nous l’aube pascale : la Résurrection n’est pas seulement pour après notre mort. C’est maintenant, ici, que brille la lumière du cierge de Pâques. Cette lumière que nous avons allumée, fêtée, en plein milieu de la nuit, celle des ténèbres et de la mort. Cette lumière que même la mort ne peut arrêter.

Et voilà ce que, nous, nous devrions sans cesse cultiver, développer en nous : cette force d’amour pour nous libérer du mal qui est en nous, pour libérer les autres des ténèbres du mal.

Voilà l’Espérance que le Christ ressuscité ouvre à ses disciples, qu’il nous ouvre à nous : un horizon de joie où cette Lumière du Christ dissipera toutes nos ténèbres.

Alors, pour y atteindre, comme ces deux disciples, à nous de demander au Christ d’entrer chez nous, de demeurer avec nous.
Le crépuscule approche, le jour a baissé, les ténèbres de la nuit vont être là. Les disciples insistent, ils contraignent presque cet homme : « viens demeurer chez nous ».

Et le Christ fait bien plus : il vient demeurer en eux. « Demeurez en moi comme je demeure en vous », avait dit Jésus à ses disciples. « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là vivra. Et il portera du fruit en abondance. Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour ! » (Jean, 15, 4…9). C’est ce qu’ont vécu, ce que vivent
tant de femmes et d’hommes qui sentent, qui vivent si fort cette liaison, cette union intérieure avec le Christ. Et alors là, pour eux, les occupations multiples du quotidien et même les souffrances ne les enferment plus : cette présence du Christ en eux les habite, c’est une lumière plus forte que tout.

Cette présence réelle du Christ en eux, en nous : voilà, frères et sœurs, ce que nous sommes nous-mêmes en train de vivre, de célébrer. Comme ce jour-là, à Emmaüs, aujourd’hui le Christ, ici, se met à table, lui avec nous, nous avec lui. Il va prendre le pain, dire la bénédiction, le rompre, le partager et nous le donner en disant : « prenez, mangez, c’est moi ! »

Pour changer notre vie dès maintenant, pour que cette Espérance du Royaume de Dieu à venir – si différent des royaumes et des sociétés terrestres – prenne chair en nous. Alors, habités par sa présence, nous allons, nous, nous offrir la paix les uns aux autres. Nous allons partager – partager – le pain qu’il nous donne : lui-même, notre nourriture pour aimer, pour « vivre » au sens de Dieu, le Vivant. Et pour que ce partage du pain nous devienne notre façon de vivre ensemble, nourrisse en nous ces gestes tout simples les uns pour les autres : ce midi, ce soir, cette semaine, nous rencontrer, nous écouter, être là pour les autres.

Et comme je vous y inviterai tout à l’heure de sa part, en vous disant : « Allez, dans la Paix du Christ ! », cette Paix, cette Espérance nouvelle, à nous d’aller la porter à celles et ceux qui en ont tant besoin aujourd’hui.