Lève les yeux : ce bois est devenu un trône
Homélie du frère Joseph-Loubens Fortin

Couvent de l’Annonciation
Fête de la Croix glorieuse, le 14 septembre 2026

Nb 21, 4b-9 ; Jn 3, 13-17 : Lève les yeux : ce bois est devenu un trône 

Frères et sœurs bien-aimés, 

En ce jour, nous fêtons la Croix glorieuse. Et l’antienne d’ouverture nous donne aussitôt le ton : « Que notre seule fierté soit la croix de notre Seigneur Jésus Christ. En lui, nous avons le salut, la vie et la résurrection ; par lui nous sommes sauvés et délivrés. » Nous ne célébrons pas un instrument de supplice. Nous célébrons le lieu où l’amour de Dieu est allé jusqu’au bout.
 
Écoutons d’abord le livre des Nombres. Le peuple marche dans le désert et, nous dit le texte, « le peuple perdit courage ». L’hébreu est plus saisissant : leur âme s’est raccourcie. Il y a des jours où notre âme se raccourcit. Le chemin paraît trop long, la promesse trop lente, et nous appelons « misérable » le pain même que Dieu nous donne. Voilà notre première morsure : cesser de reconnaître le don. 
Puis viennent les serpents brûlants. Le peuple confesse enfin : « Nous avons péché. » Et Moïse, sans un seul reproche, intercède. Remarquez bien ceci, frères et sœurs : Dieu ne retire pas les serpents. Il ne supprime pas l’épreuve. Il donne un signe au milieu de l’épreuve. « Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront ! » 

Le mordu n’est pas invité à courir, ni à combattre, ni à mériter. Il est invité à regarder. Tout est dans le regard. Et ce qu’il doit regarder porte la forme même de ce qui le tue. Car nul n’est guéri de ce qu’il refuse de regarder en face. Le livre de la Sagesse l’avait bien compris : « celui qui se tournait vers ce signe était sauvé, non pas à cause de ce qu’il regardait, mais par toi, le Sauveur de tous » (Sg 16,7). Le bronze ne sauve pas ; c’est Dieu qui sauve. Saint Ambroise, racontant la découverte du bois de la Croix par sainte Hélène, le dit avec une rigueur admirable : « Elle adora le Roi, non pas le bois […] ; mais elle adora celui qui avait été suspendu au bois […] » (De obitu Theodosii, 46). Notre foi ne s’arrête jamais au bois : elle le traverse pour atteindre le Crucifié vivant. 

Voici l’immense nouveauté : Jésus s’applique cette figure. « Ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé. » Le verbe grec employé par l’évangéliste, hypsoō, signifie en même temps deux choses : élever de terre et exalter dans la gloire. La Croix n’est pas l’antichambre de la gloire, elle est l’heure de la gloire. Le même geste qui, vu par les bourreaux, dresse un condamné est, vu par le Père, l’intronisation du Fils. Ce n’est pas la Croix qui glorifie le Christ ; c’est le Christ qui, en aimant jusqu’au bout, rend la Croix glorieuse. Et le verbe est au passif : c’est le Père qui l’élève. La Croix n’est donc pas un accident, mais l’accomplissement libre d’un amour.

Alors regardons. Regarder le Crucifié ne signifie pas cultiver la culpabilité. Cela signifie accueillir une vérité sur Dieu et sur nous : Dieu n’abandonne pas l’Homme au moment où celui-ci devient vulnérable, humilié, rejeté ou souffrant. Le christianisme ne dit jamais que la souffrance est bonne en elle-même. Il proclame que Dieu est entré dans notre souffrance, qu’il en dénonce la violence, qu’il la porte avec nous, et qu’il ouvre au cœur même de la mort un passage vers la vie. 

De là découle une leçon sur l’homme. L’être vraiment glorieux n’est pas celui qui domine, séduit ou instrumentalise autrui, mais celui qui devient capable de se recevoir et de se donner dans la vérité. La Croix juge toutes les formes d’emprise, y compris religieuses : on ne peut invoquer le Crucifié pour justifier la violence, car sa royauté consiste à livrer sa propre vie et non à prendre celle des autres. « Porter sa croix » ne veut donc pas dire rechercher la souffrance ni subir l’injustice, mais demeurer fidèle à l’amour et à la vérité quand cette fidélité devient coûteuse. Et personne ne la porte seul : nous l’unissons à celle du Christ et nous acceptons l’aide de Simon de Cyrène, de l’Église, de nos frères et sœurs. 

Enfin, écoutez la finale de l’évangile : « Dieu a envoyé son Fils dans le monde non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » Non pas une élite : le monde entier, et toute la création avec lui. 
Frères et sœurs, ce que les hommes avaient conçu pour humilier et supprimer un innocent, Dieu en a fait le lieu où se révèlent la dignité inviolable de toute personne et la puissance invincible de l’amour. Alors, quelles que soient vos morsures, levez les yeux. Celui qui est élevé ne juge pas : il sauve, et il ne perd personne de ceux qui le regardent. Espérez contre toute espérance, car quelles que soient les circonstances, la Croix est glorieuse. Amen.