Fête de saint Matthieu, apôtre et évangéliste
Mt 9, 1-13 : Un regard qui relève, une table qui guérit
Homélie du frère Joseph Loubens Fortin
Couvent de l’Annonciation
Messe du 21 septembre 2026
Chers frères et sœurs,
Il y a des jours où Dieu passe. Rien n’est prévu, rien n’est préparé : on est simplement assis à son travail, dans ses habitudes, dans ses comptes. Et Dieu passe. Voilà la fête de saint Matthieu : la fête d’un homme que le Christ a regardé avec les yeux de l’amour, et dont la vie a basculé en deux mots.
Nous connaissons Matthieu comme évangéliste, comme apôtre, et d’abord comme collecteur d’impôts. Son nom hébreu, Mattityahou, signifie « don de Dieu » ; Marc et Luc l’appellent Lévi, un nom qui veut dire « attaché, joint ». Un homme attaché : voilà tout le drame et toute la grâce de cet évangile. Attaché à son bureau de péage, à Capharnaüm. Attaché à l’argent, au système de l’occupant, au mépris des siens. Et Jésus vient l’attacher à lui.
Remarquons d’abord le regard, car avant la parole il y a un regard. Jésus le vit non pas tant avec les yeux du corps qu’avec le regard de la miséricorde intérieure ; il vit un publicain et, parce qu’il le regarda en ayant pitié de lui et en le choisissant, il lui dit : « Suis-moi. » Matthieu n’est pas choisi parce qu’il est devenu bon ; il devient bon parce qu’il est regardé et choisi.
Deux mots seulement, et pourtant tout est dit. Pas de conditions, pas d’enquête sur le passé. Jésus n’examine pas ses comptes ; il l’appelle. Et Matthieu se lève ( ναστάς) — un verbe qui résonnera ἀ plus tard, dans la nuit de Pâques, pour dire la résurrection. Il quitte sa table, ses registres, sa sécurité.
Un pêcheur peut retrouver sa barque ; un publicain qui abandonne son bureau ne le retrouvera jamais. Quelle radicalité dans cette réponse !
Cette radicalité n’est pourtant pas une violence : c’est une confiance. Matthieu avait entendu parler de Jésus, et il savait au fond de lui que cet homme n’était pas un profiteur. Alors il a osé remettre sa vie entre ses mains. Sans confiance, il n’y a pas de vraie relation ; sans confiance, il n’y a pas de vocation. Il n’y a jamais d’appel en général : il y a toujours quelqu’un à qui l’on dit oui.
Et l’appel conduit aussitôt à une table. Jésus mange avec les publicains et les pécheurs, et les pharisiens murmurent derrière lui, en collant des étiquettes. C’est toujours ainsi que naît le mépris religieux : nous rangeons les autres dans des catégories, et nous nous plaçons du bon côté. Jésus répond très simplement : le malade n’a pas besoin d’être jugé, il a besoin d’être écouté et accompagné. Sa table est déjà une guérison.
Puis il cite le prophète Osée : « Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice » (Os 6, 6). Il ne supprime pas le culte, il en indique le cœur : on peut tout offrir à Dieu et ne rien lui donner, être exact dans les rites et dur avec son frère. Notons bien le verbe : « Allez apprendre. » La miséricorde s’apprend ; c’est une école de toute une vie.
Frères et sœurs, celui que tous appelaient pécheur est devenu apôtre, puis évangéliste. Ce que Dieu a fait de Matthieu, il peut le faire de nous : de nos blessures, une compassion ; de notre passé, un évangile. N’ayons donc pas peur de son appel : celui qui nous regarde nous connaît déjà, et il nous choisit tels que nous sommes, non tels que nous devrions être.
Seigneur, tu passes, tu me regardes, tu m’appelles. Je me lève, et je te suis. Amen.