Mt 13,1-23 : Le Semeur qui ne renonce jamais
Homélie du frère Joseph-Loubens Fortin
Couvent de l’Annonciation
Messe du 12 juillet 2026
Chers frères et sœurs,
Il y a des jours où l’on se sent comme un chemin. Pas un chemin qui mène quelque part — un chemin foulé, tassé par le passage de tout le monde, y compris le nôtre : les horaires, les urgences, les écrans, les mille sollicitations qui nous traversent sans jamais vraiment nous habiter. On vient à la messe, on entend l’Évangile, et puis, en sortant, tout s’en va, aussi vite qu’il est venu. Ce n’est pas un manque de bonne volonté. C’est un sol trop tassé pour accueillir quoi que ce soit en profondeur.
Il y a d’autres jours où l’on se sent pierre. On s’enthousiasme, on décide, on promet — et à la première contrariété, tout s’effondre, parce qu’il n’y avait pas de racine. Dans mon travail d’accompagnement spirituel, j’ai appris à reconnaître ce sol pierreux : c’est souvent celui d’une blessure jamais soignée, d’un traumatisme tu, d’une fatigue psychique dont on n’a jamais nommé le nom. On ne guérit pas une terre pierreuse en lui demandant plus de foi. On la guérit en enlevant les pierres, une à une, avec le temps et l’accompagnement qu’il faut — et Dieu ne se lasse jamais de ce travail patient.
Il y a enfin des jours d’épines : le souci de tout, la peur de manquer, la comparaison avec la vie des autres, qui étouffent doucement, sans bruit, ce qui aurait pu grandir en nous.
Le semeur, lui, ne trie pas. Il jette sa semence sur le chemin, sur la pierre, dans les épines, comme sur la bonne terre. Il connaît chacun de ces terrains — il sait, mieux que nous, ce qu’ils nous ont coûté — et il continue de semer. C’est cela, la première bonne nouvelle de ce dimanche : Dieu ne calcule pas la rentabilité de notre cœur avant de nous aimer. Il sème quand même. Trois échecs pour un succès, dit la parabole — et pourtant, la récolte finale est démesurée : cent pour un, soixante pour un et trente pour un.
Je pense à un homme, la trentaine, que j’ai accompagné il y a quelques années. Il traversait ce que l’on appelle, en santé mentale, un épisode dépressif sévère. Il me disait : « Mon Père, j’ai l’impression que ma vie est un champ de cailloux. Tout ce qu’on y plante meurt. » Nous n’avons pas cherché à forcer une floraison immédiate. Nous avons, semaine après semaine, retiré une pierre à la fois : la honte de ne pas s’en sortir seul, la peur d’être un fardeau, le silence sur une blessure d’enfance jamais dite. Un an plus tard, il m’a confié, presque étonné lui-même : « Quelque chose a repris racine en moi. » Viktor Frankl, ce psychiatre qui a traversé les camps, disait que l’homme peut supporter presque n’importe quel « comment », s’il tient fermement un « pourquoi » vivre. Pour cet homme, ce pourquoi a fini par avoir un visage : celui d’un Dieu qui n’a jamais cessé de semer dans son champ, même quand rien ne semblait pousser.
C’est là tout le mystère du Royaume dont parle Jésus : il ne s’impose pas, il se propose ; il ne juge pas la terre, il la travaille avec elle, patiemment, saison après saison. Jésus dit en citant la prophétie d’Isaïe : « Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas ». « Comprendre », dans cet Évangile, ce n’est pas savoir une vérité de plus. C’est laisser la Parole entrer en dialogue avec tout ce que nous sommes — nos joies, nos blessures, nos peurs, nos élans — au lieu de la garder à distance, dans une pièce fermée de notre âme où elle ne rencontre rien. Comprendre, c’est accepter d’être rassemblé, unifié, guéri de nos dispersions intérieures.
Frères et sœurs, quel que soit le terrain que vous êtes aujourd’hui — chemin fatigué, pierre blessée, terre envahie de soucis, ou, par grâce, bonne terre — sachez que le Semeur n’a pas renoncé à vous. Il sème encore. Le Royaume que Dieu promet n’est pas réservé aux terres parfaites : c’est une espérance offerte à tout cœur qui accepte, un jour, de laisser retirer une pierre, arracher une ronce, et respirer enfin. Le bonheur du Royaume commence là, humblement, dans ce lent retour de la vie sur un sol qu’on croyait mort.
Le Semeur continue de jeter sa semence sur nos chemins fatigués, nos pierres blessées et nos épines de soucis, sans jamais se lasser de nous. Il suffit d’un jour, d’une pierre retirée, pour que quelque chose reprenne racine en nous. Frères et sœurs, ayons confiance : la récolte promise dépasse toujours ce que nous avons semé. Amen.