Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie
Homélie du frère Joseph-Loubens Fortin
Couvent de l’Annonciation, 8 septembre 2026
Mi 5, 1-4a ; Mt 1, 1-16.18-23 : Une petite fille est née, et le monde ne l’a pas su
Frères et sœurs bien-aimés,
Avez-vous déjà remarqué que l’Église ne fête la naissance que de trois personnes ? Celle de Jésus, à Noël ; celle de Jean Baptiste, le 24 juin ; et celle de Marie, aujourd’hui. Trois nativités, trois commencements. Et pourtant, ce matin, les lectures ne nous parlent presque pas de la petite fille qui vient de naître. Michée annonce un roi ; Matthieu déroule une longue liste d’hommes qui engendrent. Aucun évangile ne nous dit le jour, ni le lieu, ni même le nom des parents de Marie. Et la date du 8 septembre nous vient probablement de la dédicace d’un sanctuaire de Jérusalem, près de la piscine probatique, là où la tradition situait la maison d’Anne et de Joachim.
Écoutons Michée de plus près. Il ne regarde pas Jérusalem la superbe, mais Bethléem Éphrata, « le plus petit des clans de Juda ». Éphrata veut dire la féconde, la comblée. Dieu choisit donc le bourg minuscule, le clan sans importance, le village dont personne n’attend rien. Voilà déjà tout l’Évangile en une seule ligne. Et lorsque le prophète ajoute que « ses origines remontent aux temps anciens, aux jours d’autrefois », il pense d’abord à la vieille souche de David ; mais l’Église, en relisant ces mots, y a reconnu davantage : Celui qui vient de Bethléem vient aussi d’avant Bethléem. Il vient du sein du Père.
Puis vient cette parole suspendue, presque haletante : « jusqu’au jour où enfantera celle qui doit enfanter ». Le prophète ne donne aucun nom. Il dit simplement : celle-là. Dans son premier sens, c’est la fille de Sion qui gémit en travail d’enfantement, ce peuple exilé qui souffre pour donner le jour à son avenir. Mais nous, chrétiens, nous ne pouvons plus lire ces mots innocemment. Isaïe dira bientôt : « Voici que la Vierge concevra ». Et Matthieu, citant Isaïe, mettra enfin un visage sur cette silhouette anonyme : Marie de Nazareth. Celle que le prophète ne pouvait pas nommer, nous l’appelons ce matin par son nom.
Restent nos questions. Comment la promesse faite à Bethléem, ville de Juda, s’accomplit-elle en un enfant dont Joseph n’est pas le père selon la chair ? La foi de l’Église répond avec calme : la paternité de Joseph est réelle, non pas biologique, mais juridique et vraie. Matthieu rompt d’ailleurs sa cadence à la dernière ligne : il n’écrit pas « Joseph engendra Jésus », mais « Joseph, l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus ». Joseph n’est pour rien dans cette conception, et il est pourtant père devant la Loi : en nommant l’enfant, en l’accueillant chez lui, il l’inscrit dans la maison de David, dont Marie elle-même était issue.
Et Anne, et Joachim ? L’Évangile se tait. Leurs noms nous viennent d’un écrit du deuxième siècle, le Protévangile de Jacques, qui n’est pas Parole de Dieu et ne prétend pas fonder notre foi. Faut-il pour autant les rejeter ? Non : recevons-les comme on reçoit un souvenir de famille, avec tendresse, sans y appuyer notre credo. Car ce que ce récit nous transmet, l’Écriture le confirme partout : une stérilité qui prie, une attente qui dure des années, un enfant donné contre toute espérance. Anne prolonge Sara, Anne d’Elqana, Élisabeth. Marie naît d’une prière exaucée.
Regardez alors la généalogie que nous venons d’entendre, et ne passez pas trop vite. Thamar, Rahab, Ruth, la femme d’Ourias : quatre femmes marquées par l’irrégularité, l’étranger, la faute d’un roi. Dieu n’a pas attendu une lignée propre pour venir chez nous. Il a traversé nos histoires abîmées sans rien censurer, jusqu’à la dernière ligne : Marie, de laquelle fut engendré Jésus. Voilà notre consolation, mes sœurs, mes frères. Vos parents, vos blessures, vos ancêtres, ce que vous n’avez pas choisi et que vous portez encore : rien de tout cela n’empêche Dieu de naître chez vous.
Ne séparons donc jamais la mère du Fils. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort le disait à sa manière abrupte : Marie est le chemin le plus sûr pour aller droit à Jésus. Elle n’attire jamais le regard sur elle sans le faire glisser vers son Enfant, comme aux noces de Cana : « Faites tout ce qu’il vous dira. » Nous voudrions être Jérusalem, et nous sommes Bethléem : petits, obscurs, oubliés. Cette fête vient nous dire avec une douceur infinie que c’est là, précisément là, que Dieu attend de naître.
Alors, courage. Une petite fille est née, et personne ne l’a remarquée ; mais dans son berceau l’histoire du salut venait de faire son premier pas. Il en va ainsi de nos vies : ce qui compte devant Dieu commence toujours sans témoins. L’aurore est déjà là, le soleil de justice se lève derrière la colline, et rien ne l’arrêtera. Demandons à Marie de nous apprendre son métier : porter le Christ, le porter aux autres, et s’effacer quand il paraît. Que Dieu bénisse ce qui, en nous, est visible et caché. Et que par elle, il soit lui-même notre paix. Amen.