Le 19 e dimanche du Temps ordinaire
Homélie du frère Eric de Clermont-Tonnerre

Couvent de l’Annonciation
19 e dimanche du Temps ordinaire, dimanche 9 août 2026

Mt 14,22-33
Etre disciple du Seigneur Jésus n’est pas chose facile… contrairement à ce que l’on pourrait imaginer spontanément ou souhaiter pour soi-même et pour l’ensemble des chrétiens. C’est que Jésus associe ses disciples à sa mission de prédication et de salut. Or cette mission se heurte à des impossibilités, à des contradictions, à des oppositions parfois vives.

Déjà, dans l’évangile de dimanche dernier, devant la foule qui avait faim, Jésus avait appris aux disciples leur dur métier de disciples. Eux qui avaient rapidement trouvé la solution la plus simple, ‘renvoie donc la foule qu’ils aillent dans les villages s’acheter de quoi manger’, s’étaient entendus dire par Jésus : « Donnez-leur vous-même à manger ! » Vous avez peu, très peu, vraiment pas assez ! Mais avec ce peu, il est possible de rassasier cette foule.

Le monde entier à nourrir de la Parole de Dieu, à évangéliser… une foule sans repères et sans berger… nous n’avons pas les moyens. Nous pouvons nous plaindre, nous pouvons regretter les temps où nous pensions être puissants, parce que nombreux et imposants, mais ne nous leurrons pas, le disciple est appelé à l’impossible. C’est sa condition !

N’attendons pas qu’il y ait tout à portée de main. Il n’y aura jamais de conditions idéales. Tout est à faire. Au travail, à notre travail de disciples ! Cinq pains et deux poissons. C’est tout ! Cela suffit : la foi, l’espérance et la charité sont puissantes ! Et le Seigneur est le maître de la mission.

Aujourd’hui, les disciples sont renvoyés tout seul. Jésus les oblige à monter dans la barque pour y rejoindre l’autre rive. Ils les poussent, ils ne veulent pas, il les oblige. Alors ils font l’expérience de la condition qui sera la leur après la résurrection et le départ du Christ, lorsqu’ils seront seuls, livrés à eux-mêmes. Vivre sans leur maître en tentant de découvrir la présence invisible du ressuscité. Ce n’est pas un fantôme. Il leur adresse la parole : « C’est moi, n’ayez pas peur ! » ; « Voici que j suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. »

L’Église et les disciples se trouveront toujours 
– en pleine mer
– en pleine nuit
– sur des eaux peu sûres
– sous des vents contraires

La promesse du Christ à son Église, à ses disciples, c’est qu’ils peuvent, comme Lui, marcher sur ces eaux… encore faut-il qu’ils fassent confiance, qu’ils aient la foi. L’évangile de ce jour est un enseignement sur la foi.

Croire ce n’est pas faire confiance quand tout va bien. Croire c’est faire confiance dans la nuit, au cœur des difficultés, lorsque rien autour de nous invite à faire confiance.

Croire c’est tenir une main qui nous est tendue et comprendre que cette main nous tient quoiqu’il arrive. Et l’Évangile nous précise que la foi peut être habitée aussi par la peur.

Dans sa sagesse St Thomas d’Aquin écrit quelque part :
« Nous avons besoin d’être tirés. Dieu, pour autant qu’il dépend de lui, prête main forte à tous les hommes pour les tirer à lui. Bien plus, il ne se contente pas de prendre la main de celui qui est en état d’accueil. Il tourne vers lui ceux qui lui tournent le dos. »

Frères et sœurs,
Les fatigues de la vie sont légitimes, les angoisses et les peurs existent. Il n’y a pas lieu de les nier, de rêver qu’elles ne sont pas, ou de culpabiliser de les subir… les cris dans la détresse sont légitimes. Et tout cela habite le croyant et n’annihile pas sa foi.

Pour fortifier votre foi, je vous invite à recueillir ces paroles échangées dans ce passage d’Évangile et à les répéter. Ce sont des paroles qui édifient et fortifient notre foi.

Les trois premières sont de Jésus qui affirme sa présence et qui nous encourage :
– « Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! »
– « Viens ! »
– « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
Les trois autres en réponse :
– « Si c’est toi, ordonne-moi de venir vers toi. »
– « Seigneur, sauve-moi ! »
– « Vraiment tu es le Fils de Dieu !

Mais voilà que le Christ leur ouvre un tout nouvel horizon : non, il ne va pas prendre le pouvoir et chasser les Romains ; non, il ne va pas supprimer nos angoisses, le poids de notre quotidien parfois si lourd. Mais c’est au cœur même de ces angoisses, de ces souffrances qu’il vient ouvrir pour nous un chemin ; c’est au milieu de ses souffrances, de sa mort, que lui, il ouvre un chemin vers la Gloire. Vers la Gloire de Dieu. Pour que, pour nous aussi, dans notre vie, ici et maintenant, s’ouvre ce chemin vers la Gloire. Pour que, jusqu’au milieu même des angoisses et de tout ce que nous souffrons, nous trouvions dès maintenant le chemin de la Vie et l’Espérance de cet avenir de Gloire : nous, avec Lui, à sa suite, plus forts que le mal. Nous, trouvant en nous, avec Lui, la force d’aimer. Car la force d’aimer, voilà la Gloire de Dieu !

Pour que dès aujourd’hui, jusqu’au milieu de tout ce que nous avons à porter, monte sur nous l’aube pascale : la Résurrection n’est pas seulement pour après notre mort. C’est maintenant, ici, que brille la lumière du cierge de Pâques. Cette lumière que nous avons allumée, fêtée, en plein milieu de la nuit, celle des ténèbres et de la mort. Cette lumière que même la mort ne peut arrêter.

Et voilà ce que, nous, nous devrions sans cesse cultiver, développer en nous : cette force d’amour pour nous libérer du mal qui est en nous, pour libérer les autres des ténèbres du mal.

Voilà l’Espérance que le Christ ressuscité ouvre à ses disciples, qu’il nous ouvre à nous : un horizon de joie où cette Lumière du Christ dissipera toutes nos ténèbres.

Alors, pour y atteindre, comme ces deux disciples, à nous de demander au Christ d’entrer chez nous, de demeurer avec nous.
Le crépuscule approche, le jour a baissé, les ténèbres de la nuit vont être là. Les disciples insistent, ils contraignent presque cet homme : « viens demeurer chez nous ».

Et le Christ fait bien plus : il vient demeurer en eux. « Demeurez en moi comme je demeure en vous », avait dit Jésus à ses disciples. « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là vivra. Et il portera du fruit en abondance. Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour ! » (Jean, 15, 4…9). C’est ce qu’ont vécu, ce que vivent
tant de femmes et d’hommes qui sentent, qui vivent si fort cette liaison, cette union intérieure avec le Christ. Et alors là, pour eux, les occupations multiples du quotidien et même les souffrances ne les enferment plus : cette présence du Christ en eux les habite, c’est une lumière plus forte que tout.

Cette présence réelle du Christ en eux, en nous : voilà, frères et sœurs, ce que nous sommes nous-mêmes en train de vivre, de célébrer. Comme ce jour-là, à Emmaüs, aujourd’hui le Christ, ici, se met à table, lui avec nous, nous avec lui. Il va prendre le pain, dire la bénédiction, le rompre, le partager et nous le donner en disant : « prenez, mangez, c’est moi ! »

Pour changer notre vie dès maintenant, pour que cette Espérance du Royaume de Dieu à venir – si différent des royaumes et des sociétés terrestres – prenne chair en nous. Alors, habités par sa présence, nous allons, nous, nous offrir la paix les uns aux autres. Nous allons partager – partager – le pain qu’il nous donne : lui-même, notre nourriture pour aimer, pour « vivre » au sens de Dieu, le Vivant. Et pour que ce partage du pain nous devienne notre façon de vivre ensemble, nourrisse en nous ces gestes tout simples les uns pour les autres : ce midi, ce soir, cette semaine, nous rencontrer, nous écouter, être là pour les autres.

Et comme je vous y inviterai tout à l’heure de sa part, en vous disant : « Allez, dans la Paix du Christ ! », cette Paix, cette Espérance nouvelle, à nous d’aller la porter à celles et ceux qui en ont tant besoin aujourd’hui.