Quand la flatterie cache un piège : comment Jésus nous apprend à rester libres 
Homélie du frère Joseph Loubens FORTIN

Couvent de l’Annonciation
Messe de la 29ème Semaine du Temps Ordinaire Année A, 18 octobre 2026

Frères et sœurs bien-aimés, vous est-il déjà arrivé de sortir d’une conversation en vous demandant : « Pourquoi est-ce que je me sens coupable, alors que je n’ai rien fait de mal ? » Beaucoup d’entre nous portent cette question en silence, au travail, en famille, parfois même dans nos communautés. Aujourd’hui, l’Évangile nous dit que Jésus lui-même a connu cette situation. Avec une grande douceur, il nous montre comment rester libre quand quelqu’un cherche à nous prendre au piège. 

Le début du récit nous le dit clairement. Les pharisiens ne viennent pas chercher la vérité. Ils se réunissent en conseil, ils préparent leur coup, puis ils envoient leurs disciples avec les partisans d’Hérode, pour que personne ne puisse dire que le piège vient d’eux. Les uns organisent, les autres exécutent, et tout est calculé pour qu’une seule parole de Jésus suffise à le perdre. Ils ne veulent pas écouter un homme, ils veulent se servir de sa parole contre lui. C’est cela, une perversion intentionnelle : faire du mal en gardant le sourire. 

Puis vient la flatterie : « Maître, nous savons que tu es vrai, que tu enseignes le chemin de Dieu en vérité, que tu ne te laisses influencer par personne. » Tout cela est exact, et pourtant rien n’est sincère, car ces compliments ne sont pas véridiques, ce sont des appâts. Quand on vous couvre de louanges juste avant de vous demander quelque chose de difficile, soyez attentifs. La douceur peut servir de porte d’entrée à la manipulation. Dieu nous a donné la parole pour créer la communion, et le manipulateur s’en sert pour fabriquer une prison. 

Voici un type de question que nous pourrons qualifier de pervers : « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? » Si Jésus répond oui, on dira qu’il trahit son peuple. S’il répond non, on le dénoncera comme un rebelle. Quelle que soit sa réponse, le piège est déjà refermé. Beaucoup de personnes vivent cela chaque jour : tout ce qu’elles font est mal jugé, et elles perdent peu à peu confiance en elles. 

Je pense à cette jeune femme, que j’appellerai Binoushka, et son histoire ressemble à celle de bien d’autres. Un matin, son chef lui disait : « Tu es ma meilleure collaboratrice, je ne pourrais pas me passer de toi. » Le lendemain, devant toute l’équipe, il la critiquait durement, puis il revenait avec un sourire et une promesse de promotion. Quand elle demandait des consignes claires, il lui reprochait son manque d’autonomie ; quand elle agissait seule, il lui reprochait d’être incontrôlable. Un jour chaud, un jour froid, et Binoushka ne savait plus si elle était compétente ou incapable. Elle dormait mal, doutait de tout et avait honte, alors qu’elle n’avait rien fait de mal. 
Regardons maintenant Jésus dans notre évangile du jour. Il ne se précipite pas et il refuse l’alternative qu’on lui impose. D’abord, il nomme ce qui se passe : « Pourquoi me mettez vous à l’épreuve, hypocrites ? » Ensuite, il revient au concret : « Montrez-moi la monnaie.

Il ne se perd pas dans les insinuations, il regarde les faits, puis il pose une question : « De qui sont cette image et cette inscription ? » Enfin, Jésus répond avec une liberté admirable : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » 

C’est ce que Binoushka fini par faire. Elle a pris le temps de réfléchir avant de répondre et elle a noté les faits, les dates, les consignes contradictoires. Elle en a parlé à une personne de confiance, puis aux responsables compétents. Comme la situation restait destructrice, elle a eu le courage de s’éloigner, non par lâcheté, mais pour sauver sa santé et sa dignité. Se protéger n’est pas manquer de foi. Ce n’est pas non plus abandonner sa vocation. C’est parfois la forme la plus humble de la prudence. 

Cet Évangile, frères et sœurs, n’est pas une arme pour désigner des coupables. Il est un miroir. Combien de fois flattons-nous pour obtenir quelque chose ? Combien de fois posons nous une question alors que notre réponse est déjà décidée ? Combien de fois utilisons-nous notre autorité, notre pouvoir, notre savoir, même la religion, pour gagner au lieu d’aimer ? Jésus veut non seulement libérer celui qui est piégé, mais aussi convertir en nous ce qui pourrait piéger les autres. 

Alors, frères et sœurs, emportons deux mots dans nos maisons, nos bureaux et nos communautés : prudence et vigilance. 
La prudence, c’est ne pas répondre dans la précipitation. C’est prendre le temps de respirer, de demander calmement « Que voulez-vous dire ? », de regarder les faits, et de ne pas porter seuls ce qui nous écrase. La vigilance, c’est ouvrir les yeux sur la flatterie qui cherche à nous acheter, sur la question qui nous enferme, et sur cette voix qui nous répète que nous ne valons rien. Cette voix ne vient pas de Dieu. 

Souvenons-nous : nous portons l’image de Dieu, et aucun César ne peut nous posséder. Ni la peur, ni la flatterie, ni la pression des autres n’ont le dernier mot sur nous. 

Seigneur, rends-nous simples comme des colombes et avisés comme des serpents (Mt 10,16), pour que nous restions libres, debout, et capables d’aimer vrai. 

Alors, veillons, soyons prudents, et ne laissons plus personne répondre à notre place. Amen.