Jn 14, 1-12 : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé »
Homélie du frère Joseph-Loubens FORTIN
Couvent de l’Annonciation
Messe du 5 ème Dimanche de Pâques, 03 mai 2026
Mes sœurs, mes frères,
Que votre cœur ne soit pas bouleversé. Il y a, dans la vie de chaque homme et de chaque femme, des soirs où tout bascule. Vous le savez aussi bien que moi. Un jour, le sol se dérobe. La tempête se déchaîne. On apprend une nouvelle ; on lit un message ; on rentre dans une maison vide. Et soudain, ce qui semblait solide ne l’est plus. Le cœur, comme dit l’évangile de ce dimanche, est bouleversé.
Eh bien c’est précisément à des hommes au cœur bouleversé que Jésus parle ce soir-là. Nous sommes au Cénacle. Le pain a été rompu. Judas est sorti dans la nuit. Pierre vient de s’entendre dire : « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » Imaginez. Oui, imaginez ces visages. Ces hommes qui ont tout quitté pour suivre un rabbi galiléen, et qui découvrent, en l’espace d’une heure, que l’aventure ressemble à un naufrage. Et c’est à ces hommes-là, et pas à d’autres, que Jésus dit : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé. »
Ce n’est pas une parole de circonstance. Ce n’est pas un mot de consolation pieuse, du genre « ne t’en fais pas, ça ira ». Non. C’est une parole d’une densité absolue, parce qu’elle est prononcée précisément au moment où, humainement, tout devrait être bouleversé.
Et Jésus ajoute : « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. »
J’ai longtemps cherché ce que voulait dire cette phrase. Et puis un jour, à Lourdes, j’ai vu une femme âgée, en chaise roulante, qui priait devant la grotte. Je me suis approché d’elle. Elle m’a dit : « Mon père, je ne comprends plus rien à ce qui m’arrive. Mais je tiens. » Je tiens me dit-elle. L’incapacité à donner du sens à une épreuve devrait humainement conduire cette grand-mère au désespoir ou à l’abandon. Et bien non. Elle a tenu bon. Voilà ce que c’est que la foi des bouleversés. Ce n’est pas comprendre ; c’est tenir. Tenir à une main qu’on ne voit pas, mais qui ne lâche jamais.
Et puis Jésus dit cette parole qu’on n’oubliera plus : « Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures. » Vous avez remarqué ? Il ne dit pas quelques demeures. Il dit beaucoup. Il dit la générosité du Père. Il dit qu’il y a de la place pour tous : pour vous, pour moi, pour le pauvre, pour le pécheur, pour le voisin que je n’aime pas, pour ce frère que j’ai blessé, pour cette sœur qui m’a blessé. Beaucoup de demeures. Le Ciel n’est pas un appartement étroit ; c’est une cathédrale aux mille chapelles. Et chacun a sa chapelle.
Et Thomas — bon vieux Thomas, toujours prêt à poser la question que les autres taisent — Thomas dit : « Mais Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas. Comment connaîtrions-nous le chemin ? » Heureusement que Thomas a parlé. Parce que sans lui, nous n’aurions pas la plus belle phrase de tout l’évangile : Je suis le Chemin, et la Vérité, et la Vie.
Jésus ne dit pas : je vais vous dessiner une carte pour vous montrer le Chemin à prendre. Il dit : je suis le Chemin. Vous ne marchez pas vers moi sur une route. Vous marchez en moi. Le Chemin, c’est moi. Là où je vais, vous y êtes déjà, parce que je vous emmène.
Frères et sœurs, je voudrais vous dire ceci ce matin. Si vous êtes là, c’est peut-être parce qu’il y a, en ce moment, un chagrin dans votre vie. Une inquiétude qui vous tient éveillé la nuit. Un être cher qui vous manque. Une décision que vous n’arrivez pas à prendre. Un doute, une fatigue, une culpabilité. Le Christ ne vous dit pas : fais semblant que ça va. Il ne vous dit pas : trouve la solution. Il vous dit : viens. Marche avec moi. Tiens-moi la main, et ce qui doit s’éclairer s’éclairera.
Et quand vous lirez ce soir, dans votre lit, l’évangile de Jean — je vous y invite — arrêtez-vous sur cette phrase : « Là où je suis, vous serez aussi. » Ce n’est pas une promesse pour après. C’est une promesse pour maintenant. Parce que là où le Christ est, là où il est vraiment, c’est dans le cœur de l’homme ou de la femme qui se laisse aimer.
Oui. Le Christ a traversé la nuit avant vous. Il en est ressorti vivant. Et il vient vous chercher. Vous pouvez aussi traverser vos nuits blanches. Que votre cœur ne soit pas bouleversé. Amen.