Oser le pardon
Homélie du frère Marc-Antoine Bêchétoille
Couvent Saint Jacques
Dimanche 13 septembre 2026
Frères et sœurs, dimanche dernier, le fr. René-Vincent commentait le passage qui précède notre évangile d’aujourd’hui, à propos de la correction fraternelle, en soulignant que Jésus nous appelle à « gagner notre frère », à aller lui parler pour le regagner à la communion. Aujourd’hui, la perspective se retourne : en nous invitant à pardonner, c’est nous-mêmes que le Christ veut « gagner ».
Pierre pose une question à Jésus : « lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? » Ce n’est pas une question théorique, on peut imaginer que Pierre pense à des situations très concrètes de pardons difficiles à donner, notamment quand l’offenseur s’entête… Et nous non plus d’ailleurs, ne devons pas avoir trop de mal à en imaginer ! Tu ne pardonneras pas seulement 7 fois mais soixante dix fois sept fois. Dans un premier, on comprend que Jésus sort de tout calcul. Il ne s’agit pas seulement de pardonner 490 fois, 1 fois par jour, tous les jours, pendant 1 an et demi, mais d’aller au-delà de la mesure !
Pourtant, Jésus en rajoute avec les chiffres, avec sa parabole du roi, de ses serviteurs, et de leurs dettes mutuelles. Le premier serviteur doit au roi dix mille talents, soit 60 millions de talents, soixante millions de fois le salaire journalier. Le serviteur prétend qu’il va rembourser, mais il devrait pour cela travailler chaque jour pendant 160 000 ans. C’est impossible, et même un peu révoltant de pouvoir se retrouver avec une telle dette. Si ce n’était pas l’Évangile, on crierait au scandale des ultras riches ! Le second serviteur, lui, doit cent deniers à son compagnon : plusieurs mois de travail, une dette bien réelle, qu’il paraît légitime de réclamer. Une dette néanmoins 600 000 fois plus petite que celle qui vient de lui être effacée… A la fois par leurs montants et leurs contrastes, ces chiffres donnent le vertige et imaginer concrètement ce que cela représente nous le fait toucher du doigt. Jésus signifie une disproportion absolue entre ce que nous avons reçu et ce que nous pensons nous être dû. Avant de s’en inquiéter, il faut s’émerveiller devant cette générosité, cette magnificence du roi, qui cherche à traduire la munificence de Dieu, la surabondance gratuite et infinie du don de Dieu, qui s’exprime dans la création mais aussi dans la miséricorde, dans la grâce du pardon toujours accessible, qui déborde la stricte justice.
Si le pardon est donné, il nous reste néanmoins à le recevoir. Ben Sirac indique comment faire : « Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait, alors, à ta prière, tes péchés seront remis. » On pourrait y entendre une condition posée : je pardonne pour que Dieu me pardonne. Mais puisque la miséricorde est toujours première, elle n’est pas à conquérir ou à marchander. Par contre, il s’agit pour nous d’habiter réellement le pardon déjà reçu. Un don qu’on garde enfermé, qu’on refuse de faire circuler, finit par ne plus être vécu comme un don. L’eau vive de la miséricorde, pour rester vive, ne doit pas stagner dans la mare de notre cœur, mais poursuivre son cours ! Le premier serviteur a bien reçu la remise de sa dette ; mais en refusant de remettre celle de son compagnon, il se comporte comme si la grâce reçue ne l’avait pas transformé en profondeur. Même si c’est juridiquement étrange, le fait que sa dette lui soit finalement redemandé le signifie bien. C’est peut-être la leçon exigeante de cet évangile : le pardon de Dieu n’est pas un capital reçu une fois pour toutes. Il est incorporé à part entière lorsqu’il circule, lorsque nous devenons capables à notre tour de pardonner. Non comme un prix à payer pour être pardonné, mais comme la manière de laisser le pardon nous rejoindre, au plus intime de nous-mêmes.
Mais que signifie alors pardonner ? L’étymologie du verbe diffère selon les langues bibliques. En grec, le verbe aphiêmi signifie d’abord « envoyer au loin, relâcher, laisser aller ». C’est le mot utilise pour la libération d’un prisonnier ou la remise d’une dette. Il s’agit d’envoyer au loin le péché, de repousser le mal commis. Non seulement de le mettre loin des yeux de Dieu pour ne plus en porter la culpabilité, mais aussi de refuser de le laisser s’installer entre des frères, de l’expulser hors de la relation pour que la grâce puisse reprendre toute la place. En hébreu, au contraire, nasa, signifie très concrètement « lever, porter un poids ». Dieu porte la faute de son peuple, il la supporte dans sa fidélité. Isaïe emploie aussi ce verbe pour le Serviteur souffrant qui « porté nos souffrances ». Pardonner, alors, c’est assumer le poids de la blessure plutôt que de la retourner contre celui qui l’a causée. On sent bien qu’il ne s’agit pas de choisir, mais de se tenir dans la tension de ces deux images. Pardonner, c’est combattre le mal pour le repousser réellement. C’est aussi mystérieusement en porter le poids. Comme Jésus lui-même l’a fait sur la croix, en prenant dans son corps, le poids des conséquences du péché, et en rejetant le mal dans la victoire définitive de la résurrection.
Pour nous aussi, marcher à la suite du Christ, c’est entrer dans ce double mouvement, sans prétendre pouvoir dire : « J’ai déjà assez pardonné . » Toute vie commune, quand elle dure, produit ou provoque des tensions ; c’est parfois difficile à vivre mais ce n’est pas nécessairement un signe d’échec, c’est aussi la matière première sur laquelle nous devons travailler, à partir de laquelle nous devons essayer d’aimer. En effet, la question n’est pas de savoir si nous aurons « un jour » quelque chose à pardonner à un frère… elle est plutôt de savoir si nous trouverons le chemin du pardon, ou si nous laisserons au contraire le « non-pardon » s’installer, se calcifier en évitement poli, en silence qui s’installe, jusqu’à devenir une seconde nature. J’entendais récemment, dans une vidéo de l’Ina, un enfant répondre à la question « faut-il pardonner ? » avec cette réponse très cash : « garder de la haine, c’est comme boire du poison en espérant que l’autre en meure — mais c’est vous qui crevez ».
Au début du chapitre 18 de Matthieu, dont nous poursuivons la lecture aujourd’hui, se trouve la parabole de la brebis égarée : le berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour aller chercher celle qui s’est perdue. En nous invitant à pardonner, le Christ vient nous chercher, chacun de nous, en brebis égarée. Il vient nous appeler à nous laisser trouver, à ne pas nous cacher derrière notre bon droit, à nous laisser rejoindre par son pardon pour oser, nous aussi, le pas du pardon. Frères et sœurs, en cette rentrée, confions au Seigneur les pardons que nous voudrions donner, les relations à restaurer, et tous ceux à qui nous conservons leurs dettes. Demandons la grâce de ne plus compter et de laisser le berger faire, quand il veut nous prendre sur ses épaules et sur son cœur. Amen.