On ne peut pas penser à tout – Solennité du Saint-Sacrement
Homélie du frère
Thierry-Dominique Humbrecht o.p.

Couvent de l’Annonciation
Dimanche 7 juin 2026

Plusieurs tableaux réalistes du XIXe siècle dépeignent la procession du Saint-Sacrement qui chemine à travers les côteaux du village : bannières brodées déployées, gracieuses petites filles en robes blanches qui lancent des pétales de rose, régiment d’enfants de chœur en soutanelle rouge, renfrognés ou dissipés ; garde suisse en bicorne à plumes d’autruche, plus chamarré qu’un maréchal de France, et dont la hallebarde est une menaçante protection ; groupe de vicaires, d’où pendent sur leurs ventres des camails à fourrure, des rochets fanés et des médailles à ruban de chanoines, et leurs doubles ou triples mentons d’archiprêtres, signes de leur dignité ; avec partout les fidèles agenouillés sur le chemin. Puis passe le dais frangé d’or et de pompons assortis, qui obombre l’ostensoir plaqué or et constellé d’anges fessus, don du roi Charles X à la paroisse ; enfin le curé, dont le crâne dégarni semble sortir de sa chape comme d’une carapace de tortue, qui porte le précieux fardeau.
Tout le monde chante avec conviction, sous un soleil de plomb.
Mais vous connaissez ce qui se passe alors : l’un des enfants de chœur, soufflant et trottinant pour rattraper la procession, tout rouge d’avoir couru, dit à l’oreille du curé :
– Monsieur le curé, monsieur le curé !
– Oui, quoi, qu ’est-ce qu’il y a ?
– Vous avez oublié de mettre l’hostie !
– Oh ça va, on ne peut pas penser à tout !

Depuis le XIIIe siècle, le Saint-Sacrement est honoré. Il a raison de l’être. Ce fut l’une des réponses au traumatisme subi au XIe siècle et qui avait laissé des traces, la contestation par Bérenger de Tours de la présence réelle du Christ dans l’eucharistie : pur symbole, non pas réalité.
D’autres réponses avaient surgi, comme l’élévation de l’hostie après la consécration, ou bien chez certains mystiques de l’époque des bébés-Jésus dans le calice. C’était la foi qui était en cause, c’était le dogme, l’Église entière était en émoi. La foi méritait d’être affirmée, d’autant que, et c’est le point qui nous intéresse, l’eucharistie est par excellence le sacrement qui s’appuie sur une réalité sensible, la grâce divine dans la matière, la présence invisible du Christ dans ce qui fut, l’instant d’avant, un petit morceau de pain.
La foi catholique se joue dans ce contraste : le pain et le vin, fussent-ils dits bénis ou consacrés, ne sont-ils qu’une figuration, un symbole et non une réalité ?
Au fait, de quoi seraient-ils le symbole ? D’une communion fraternelle, du lien un peu flou à l’ultime Cène du Seigneur le Jeudi Saint, ou d’un repas communautaire et festif ? Si l’eucharistie n’est que cela, elle ne vaut pas une heure de peine par dimanche, ni a fortiori chaque jour. Une commémoraison qui ne serait qu’un signe sans réalité n’aurait pas plus d’épaisseur que l’anniversaire de la fin d’une guerre.
Chrétiens, si le Christ n’est pas personnellement présent dans l’eucharistie, vous perdez votre temps, rentrez chez vous, allez faire un jogging au parc Monceau, il vous fera le plus grand bien. Mais s’il y est, comment le savoir ? Les sens ne nous en informent en rien, la foi seule oblige.
L’évangile d’aujourd’hui livre la parole de Jésus : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel » ; ou bien encore, et c’est l’attestation la plus simple : « Ceci est mon corps – ceci est la coupe de mon sang ». La réalité est bien réelle, la foi pèse son poids. Maintenant, la présence personnelle du Christ dans les espèces du pain et du vin, épaisse mais légère, renvoie à leur rôle un peu étrange. Pourquoi Jésus a-t-il voulu laisser un sacrement aussi bizarrement confectionné ? Quel rapport y a-t-il entre ce qui est montré et ce qui est caché ?
Trois dimensions viennent l’expliquer : le passé, le présent, l’avenir.

Le passé et la reprise de tous les pains de l’ancien testament, à commencer par la manne envoyée aux Hébreux dans le désert : le pain de Dieu pour la survie du peuple d’Israël. Le Christ s’offre comme le pain de la nécessité et le vin de la fête, mais il s’offre ainsi lui-même (et non plus par une pluie d’oiseaux ou de pollens, encore moins par des sacrifices d’animaux), en mémoire de son sacrifice sur la croix. Ce sacrifice unique opère le salut de l’humanité, la sauve de tous ses péchés et rétablit pour chacun la grâce de Dieu. À chaque messe, les effets de cet unique sacrifice nous sont appliqués. Le sacrifice n’est pas refait, sinon il n’aurait pas été efficace la première fois, et il ne le serait pas non plus dans aucune de ces réitérations.
Il est appliqué, sa vertu se répand chez ceux qui le célèbrent, nous, et pour tous ceux pour lesquels nous prions. L’eucharistie, comme les six autres sacrements, est le signe sensible de la grâce invisible de Dieu, mais il a ceci d’unique que ce signe visible contient le Christ en sa personne, comme dit saint Thomas. Ce signe est plus qu’un symbole. Il contient ce qu’il dit.

Le présent touche à ce que l’eucharistie nous apporte. Elle apporte la grâce du Christ, et cette grâce est la charité venue de Dieu. Si le baptême confère la foi, si la pénitence (la confession) restaure la grâce brisée par le péché, l’eucharistie augmente la charité. Cette charité est celle même du christ, elle est donc une grâce reçue dans l’Église, dans chaque communauté, et dans mon âme.
– Oui, mais moi je ne communie pas, je n’en suis pas digne !
– Si tu n’es pas baptisé, c’est l’évidence, reçoit d’abord le baptême ; si tu es en état de péché mortel, restaure d’abord la charité morte avant de penser à l’augmenter ; mais sinon, si tu es tel que tu es, à la fois médiocre et fervent, de grâce, communie ! On ne mérite pas l’eucharistie, c’est elle qui donne la grâce capable de la mériter.
– Mais mon âme est brouillée, volcanique, si tiède !
– Le Seigneur s’en fiche. La grâce, c’est lui, pas toi.
Un chrétien qui ne communie plus aura bien du mal à progresser dans la charité.

Le futur est celui de l’éternité commencée : « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement ». « Il a la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour ». L’éternité est commencée, parce que la grâce s’augmente de manière nutritive : quand on mange, on se fortifie.
C’est la raison pour laquelle le Christ a voulu donner son corps et son sang non pas seulement à regarder, à contempler, à adorer : mais à manger et à boire. Il s’agit de se nourrir. Pourquoi se contenter de rations survie ?

Passé, présent, avenir, notre frère Saint Thomas en a fourni un résumé fulgurant dans son Office du Saint-Sacrement, celui-là même que nous chantons aujourd’hui, à l’antienne du Magnificat à Vêpres : « Banquet très saint où le Christ est nourriture : [passé] le mémorial de sa passion est célébré, [présent] notre âme est remplie de sa grâce, [futur] et la gloire à venir nous est déjà donnée, alléluia ! ».

Revenons au contraste entre procession de la Fête-Dieu et réduction de l’eucharistie à un symbole. Un tel contraste montre le caractère inouï de ce sacrement-là, à la fois visible et invisible : on ne voit pas le Christ, on voit du pain. Si nos critères ne sont qu’humains, il ne reste rien. Même le pain partagé est sans intérêt. Autant manger de la brioche !
Mais si la foi nous éclaire, alors toute messe ouvre les portes du Ciel, nourrit du Christ en personne, et nous insère dans la longue marche du peuple de Dieu, le peuple sauvé, l’Église.